Refco & wall street
Ce n'est pas une première. En 1990, la banque Drexel Burnham Lambert, dirigée par le célèbre "génie" Michael Milken, inventeur des junk bonds (littéralement "obligations pourries"), faisait faillite. En 1998, c'était au tour du fonds à risque (hedge fund) Long-Term Capital Management. Mais leur agonie avait duré plusieurs semaines ou plusieurs mois. Aujourd'hui, dans les marchés électroniques et mondialisés, un courtier qui dépend de la confiance de ses clients et de ses prêteurs peut disparaître en une semaine, peu importe sa taille ou sa réputation. Si Refco n'a pas encore fait faillite, sa survie est improbable. Selon l'agence de notation financière Standard & Poor's, il y a de "grande chances" pour que la société fasse défaut sur ses emprunts. Les obligations Refco à échéance 2012 s'échangeaient vendredi à 34 cents pour un dollar. Quant aux actions, elles ont été suspendues depuis jeudi après avoir perdu 72 % en quatre jours. Leur cotation ne reprendra sans doute jamais.
Les autorités de régulation se sont démenées ce week-end pour sauver ce qui peut l'être. Elles ont décidé, jeudi 13 octobre, de suspendre pour deux semaines toutes les transactions de la filiale spécialisée dans les instruments financiers, Refco Capital Markets, et, vendredi, de geler les comptes des activités de courtage pour vingt jours afin d'éviter la fuite des clients. Dans le même temps, Goldman Sachs cherche des repreneurs pour les principales activités du groupe et pour garantir que Refco ne fera pas défaut sur ses positions de marché. Plusieurs firmes seraient intéressées. Les autorités de tutelle se veulent rassurantes. La Réserve fédérale de New York affirme suivre la situation de près et ne pas avoir détecté de risque de défaillance du système.
Mais si le risque est circonscrit aux actionnaires et aux créanciers, ce qui reste à démontrer , l'affaire Refco prouve que les leçons de la bulle Internet et de la vague de scandales de 2002 n'ont pas été tirées. Les signaux montrant les dangers de certains investissements sont la plupart du temps ignorés, et l'ère des PDG incontrôlables n'est pas terminée. Le plus grand risque pour une entreprise demeure le "patron impérial", dont les dérives sont découvertes trop tard. Aujourd'hui, rien ne prouve que M. Bennett se soit enrichi au détriment de sa société, mais tout semble démontrer qu'il s'était lancé dans une fuite en avant pour dissimuler des pertes, à l'image de Kenneth Lay d'Enron, de Maurice Greenberg d'AIG ou de Bernard Ebbers de WorldCom.
Cela a échappé à son conseil d'administration, à son principal actionnaire, le fonds Thomas Lee, qui avait pris 57 % du capital de Refco en 2004, aux commissaires aux comptes, la firme Grant Thornton, aux banques qui ont émis les obligations et mis en Bourse les actions de la société Bank of America, Deutsche Bank, Credit suisse First Boston, Goldman Sachs , et aux autorités de régulation. Dans un communiqué, Grant Thornton souligne avoir été victime "d'une tromperie préméditée qui a nécessité la participation de dirigeants et était si bien cachée qu'elle est passée inaperçue au cours d'autres inspections financières détaillées menées par plusieurs institutions financières parmi les plus respectées du pays".
En rejetant la faute sur les autres, M. Thornton n'échappera pas aux poursuites. L'avocat spécialiste des actions collectives (class action ) Melvyn Weiss, qui a déjà lancé une procédure contre Refco, annonce que ce n'est qu'une question de jours avant qu'il s'attaque aux autres "responsables".
Les banquiers et actionnaires institutionnels de Refco ne peuvent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Dans le prospectus d'introduction en Bourse, il y avait déjà de quoi se poser de nombreuses questions. Les auditeurs soulignaient les déficiences des contrôles financiers internes. Selon eux, l'entreprise n'était pas capable de publier des comptes "qui respectent totalement et dans les délais les règles fixées par la SEC – autorité des marchés – ".
Dans le même document, Refco annonçait que le président de sa filiale de courtage, Santo Maggio, faisait l'objet d'enquêtes du procureur de l'Etat de New York et de la SEC. L'affaire était sur le point d'être réglée par une transaction : M. Maggio se verrait interdire pendant un an toute supervision mais resterait tout de même à son poste. Le directeur financier de Refco avait démissionné en octobre 2004 et il a fallu plus de deux mois pour lui trouver un successeur. Les engagements hors bilan de la société sur les marchés à terme avaient aussi de quoi effrayer. Ils étaient passés de 69 milliards de dollars en février 2004 à 127 milliards en février 2005 et à 150 milliards en mai. A croire que les nouvelles obligations légales pour les entreprises, leurs commissaires aux comptes et leurs banques, instaurées au lendemain de la faillite d'Enron par les parlementaires américains pour éviter que cela ne se reproduise, sont de pure forme.