Edition de SoCurious :))
L'ascension du discret professeur Bernanke
Professeur d'économie réputé devenu banquier central, Ben Bernanke prend aujourd'hui ta succession du légendaire Alan Greenspan à la tête de
Pas facile de succéder à un magicien. C'est pourtant le redoutable pari que doit relever Ben Bernanke. En prenant aujourd'hui la tête de la banque fédérale américaine,
Il arrive que le départ de certains grands de ce monde, restés trop longtemps aux commandes, suscite le soulagement dans leur entourage. Alan Greenspan, surnommé tour à tour « le maestro », « le gourou » et « l'oracle », n'appartient pas à cette catégorie. Alors qu'il soufflera en mars ses quatre-vingts bougies, de nombreux admirateurs auraient aimé le voir demeurer quelques années encore « chair-man » de
Mis à part une poignée d'experts observant à la loupe les faits et gestes des dirigeants de
Un élève surdoué
On ne naît pas banquier central. On le devient. La vie de Ben Bernanke en est la preuve. Enfant de l'après-guerre, né en 1953 dans le sud des Etats-Unis, Ben Shalom Bernanke passe à peine quelques mois dans
En cette période où la guerre du Vietnam n'en finit pas de secouer les campus, l'aîné des trois enfants Bernanke fait, lui, le choix, en partant pour Boston, de se consacrer à ses études. Après avoir hésité entre les mathématiques, l'anglais et la physique, il opte finalement pour l'économie. Une njatière séduisante à ses yeux car elle marie mathématiques et sciences humaines. Le virus ne le quittera plus. Pendant une trentaine d'années, il passera d'université en université, d'abord pour l'étudier (Harvard, MIT), puis pour l'enseigner (MIT, Stanford, Princeton).
L'économie, une sorte de médecine
« Un ami commun me l'avait décrit comme l'étudiant le plus brillant de sa classe. Je m'attendais à trouver quelqu'un d'un peu arrogant. Il était le contraire. Cela avait quelque chose de surprenant tant les jeunes économistes de génie sont en général tout saufmodestes », se souvient Mark Gertler, aujourd'hui professeur d'économie à
A cette époque, alors que les Trente Glorieuses et le boom de l'après-guerre ont cédé la place aux chocs pétroliers, à l'inflation, à un dollar flottant et au chômage, Bernanke se plonge dans l'histoire économique. Quand certains se passionnent pour les modèles théoriques, lui qui a grandi au milieu des souvenirs de son aïeule maternelle, toujours prête à évoquer la grande dépression des années 1930, n'imagine pas l'économie comme une science aride, mais une sorte de médecine. La maîtriser, c'est trouver la thérapie capable de soigner les malheurs humains que provoquent les crises économiques. « Ben n'est pas un chercheur prisonnier de sa bulle. Il a bien sûr toujours appuyé ses travaux sur des chiffres, mais sa recherche est connectée au monde réel », affirme Mark Gertler, qui a travaillé avec lui sur les causes et les conséquences de la crise de 1929.
Saxophoniste - comme Alan Greenspan - mais aussi joueur de squash et fan de base-bail, Ben Bernanke n'est pas un homme de hobbies. Sa passion reste avant tout l'économie. Et cette passion paye puisqu'il n'a que trente-deux ans lorsqu'il rejoint les rangs de la très prestigieuse université de Princeton, où il enseignera sa discipline préférée de 1985 à 2002. « Emerger du lot à Princeton n 'est pas donné atout le monde. Lui était parmi les tout meilleurs », se souvient Kenneth Rogoff, exéconomiste en chef du Fonds monétaire international (FMI), aujourd'hui professeur à Harvard et qui a exercé à Princeton en même temps que Ben Bernanke. Déjà, à Stanford, où, comme dans toutes les universités américaines, les étudiants donnent des appréciations sur leurs professeurs, le jeune enseignant avait fait de l'ombre à plusieurs de ses aînés en obtenant de meilleures notes qu'eux. « Sa réputation d'économiste n'est pas nouvelle », rappelle de son côté Jean Boivin. A l'heure actuelle professeur d'économie à l'université de Columbia (New York), cet ancien élève de Ben Bernanke avoue même : « Si j'ai posé ma candidature pour aller étudier à Princeton, c'est en partie à cause de ses travaux sur la politique monétaire que j'avais lus à l'université de Montréal. » Dans les années 1990, Ben Bernanke ne faisait pas encore partie de l'histoire économique, mais il était déjà l'un des meilleurs historiens de cette discipline. Lui qui, entre 1996 et 1999, sera en outre directeur du département d'économie de Princeton, aurait pu continuer à gravir ainsi un à un tous les échelons de la hiérarchie universitaire et se satisfaire de la douce vie des campus en devenant plus « administratif » qu'académique. Mais, en 2002, sa vie bascule. Ben, Anna et leurs enfants, Joël et Alyssa, emménagent à Washington.
Professer Ben, l'universitaire, se transforme en Mister Bernanke, gouverneur de la banque centrale. Sa nomination par le président des Etats-Unis ne suscite aucune émotion. George W. Bush, peut-être influencé par Alan Greenspan disent certains, ne fait pas là un choix politique, mais nomme gouverneur un universitaire reconnu pour son expertise. Le « Wall Street Journal » consacre d'ailleurs seulement une poignée de lignes à cet événement.
Un avocat de la transparence
Ben Bernanke est arrivé discrètement sur les rives du Potomac. Mais, trois ans plus tard, lorsqu'il quitte
Que s'est-il passé ? Pour ses amis et admirateurs, Ben Bernanke serait en fait une sorte de cocktail presque parfait. « Un génie ? Pas seulement », répond Ken Rogoff, pour qui « sa qualité principale est qu 'il en a plusieurs... Non seulement c'est quelqu'un d'agréable, mais c'est aussi un excellent orateur doté d'une étonnante capacité de synthèse. Il sera capable de rendre intelligible les sujets les plus complexes ». En cas de crise, le professeur Bernanke saura se faire comprendre des marchés. D l'a déjà démontré depuis 2002, gagnant ainsi le respect de Wall Street. Avocat de la transparence, il devrait maintenant promouvoir une Fed encore plus ouverte que celle d'Alar Greenspan.
« C'est un expert en théorie monétaire et un excellent connaisseur de
Entreprise Institute, un « laboratoire d'idées » de Washington.
Même Alan Greenspan a fini par se laisser amadouer. Lui qui était opposé à l'idée que
Une personnalité secrète.
Ouvert, Ben Bernanke a également un côté secret. Son attachement à la religion juive n'a rien de mystérieux - il a appris l'hébreu et pu ainsi officier lors de la bar-mitsva de ses enfants -, mais même ceux qui l'ont fréquenté de près pendant de nombreuses années sont finalement passés quelque peu à côté du personnage. Ils n'ont pas perçu son ambition extraacadémique, et n'ont pas décelé son orientation politique. Ambitieux ? « Maintenant, c'est clair. Il n'est pas arrivé là par hasard ou parce qu'il y avait une porte ouverte. Cependant, rien ne prouvait que cela l'obsédait», reconnaît Jean Boivin. Républicain ? De nombreux amis le croyaient démocrate. Mais même si le poste de « chairman » de
Portrait-robot du parfait successeur d'Alan Greenspan, Ben Bernanke n'aurait que deux faiblesses. D n'a jamais été aux commandes lors d'une véritable crise et il n'a pas d'expérience pratique du monde de la finance. Or, « la qualité d'un bon capitaine se mesure dans la tempête », remarque Félix Rohatyn.
« Personne ne peut remplacer Michael Jordan ou Lance Armstrong mais, quitte à succéder aune légende, autant hériter d'une institution en bon état. Et
Itinéraire:
1953 : naissance à Augusta (Géorgie) de Ben Shalom Bernanke, fils de Philip et Edna Bernanke, un pharmacien et une institutrice.
1979 : diplômé avec les honneurs en 1975 de l'université de Harvard, Ben Bernanke présente sa thèse en macroéconomie au Massachusetts Institute of Technology. 1985 : après six années d'enseignement à Stanford, il rejoint le département d'économie de l'université de Princeton, où il restera jusqu'en 2002. 2002 : il devient l'un des gouverneurs auprès de la banque centrale américaine. Juin 2005 : l'administration Bush fait de Ben Bernanke l'un de ses conseillers en le nommant président du Conseil des conseillers économiques (le Council of Economie Advisors).
Octobre 2005 : George W. Bush désigne Ben Bernanke comme successeur d'Alan Greenspan à la présidence du Conseil des gouverneurs de la banque centrale américaine. Le Sénat confirme cette nomination en novembre.
David Barroux
Les Echos - 1-fév-06