Article très très long , mais enrichissant .....

Publié le par Forex

Portrait du ministre de la Justice de New York

Eliot Spitzer Shérif de Wall Street

L’incorruptible attorney general pourfend le big business et nettoie la Bourse. Se taillant au passage une solide réputation de présidentiable.

 

Ce qu'ils disent de lui


William Holstein, rédacteur en chef de Chief Executive Magazine : « Dans le climat que M. Spitzer a contribué à créer, les PDG sont présumés coupables – dès qu’Eliot Spitzer déclare qu’ils le sont. »

Tom Donohue, Chambre de commerce des Etats-Unis : « Juge, jury et exécuteur. »

James Cramer, commentateur financier et ami de longue date : « Eliot Ness avait mis à l’ombre quelques malfrats. Eliot Spitzer, lui, change les pratiques de l’industrie de la finance, ce qui aura un effet profond et durable. »

David Boies, avocat de Maurice Greenberg, ex-PDG d’AIG : « Nous nous connaissons, nous nous apprécions, nous nous respectons. »

Michael Cherkasky, qui avait recruté Spitzer pour la lutte anti-mafia : « Il est intelligent, innovateur, et doué pour le contact humain. »

Eric Dinallo, ex-bras droit : « L’herbe n’a pas le temps de pousser sous les pieds d’Eliot. »

Gregory Palm, avocat de Goldman Sachs : « Quand Eliot pense qu’il a raison, il peut affronter n’importe qui et ne reculera pas. Vous pouvez raisonner avec lui, mais vous avez intérêt à avoir la raison de votre côté, et pas juste brasser de l’air. »

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Il est sacrément gonflé, Eliot Spitzer. Dans le parler macho de Wall Street, on dirait même qu’il en a. Un soir de novembre 2002, le voilà hôte d’honneur d’un dîner célébrant la fine fleur des analystes financiers. Son discours? « Le public d’actionnaires ignore que les prix que vous décernez ce soir ne reflètent pas la performance de vos recommandations », et « il est inapproprié, pour vos employeurs, de citer ces prix pour mettre en valeur ces recommandations ». Stupéfaits, plusieurs participants quittent la salle en marmonnant des injures. Un autre jour, le patron de Pfizer l’introduit devant un public de PDG : « Eliot, il faut que vous sachiez que 99% des gens ici présents sont des gens réglo, éthiques, bosseurs. » Du tac au tac, il réplique : « Hank, merci pour ce rappel. Je sais que c’est vrai, mais ce ne sont pas ces 99% qui me préoccupent – c’est le 1% restant. Vous avez des noms? » Plus récemment encore, il s’adresse au National Press Club de Washington. Quelqu’un mentionne l’avant-dernier patron de la SEC, le gendarme de la Bourse, un homme qui a dû démissionner à cause de son inefficacité, mais qui compte encore des amis à Wall Street. Réponse : « Je crois qu’il a été président de la SEC pendant quelque temps, mais je ne crois pas que lui le savait. »
Qui est donc cet homme à la parole revolver, qui appelle un chat un chat? Si l’on vous apprend qu’il s’agit du 63 e attorney general (ministre de la Justice) de l’Etat de New York, vous aurez du mal à réprimer un bâillement. Mais si l’on vous rapporte ce que l’on dit et écrit de cet homme, vous vous direz peut-être que ceux qui voient en Eliot Spitzer un futur président des Etats-Unis ne sont pas si farfelus que cela.
« Croisé de l’année » , déclare Time Magazine en 2002. « Business person de l’année » , claironne le San Francisco Chronicle un an plus tard. « On n’a pas vu pareille affirmation de ce qui est juste depuis Moïse et les Dix Commandements » , écrit Time . Il a utilisé une loi « qui est l’équivalent légal de l’épée Excalibur du roi Arthur et l’a plongée dans les tripes de Merrill Lynch » , renchérit le magazine Legal Affairs. Atlantic Monthly le compare à Bruce Wayne, le play-boy millionnaire qui, le soir venu, enfile le costume de Batman et file une rouste aux bad guys de Gotham. Pour l’émission 60 Minutes, il est « le shérif de Wall Street » , tandis que le New Republic voit en lui la réincarnation de l’illustre président Theodore Roosevelt – en mieux. Spitzer gobe le dithyrambe avec un sourire gourmand et avoue tout juste un faible pour Kevin Costner dans Les Incorruptibles parce qu’ « il a cet air fanfaron, cette arrogance dont vous avez besoin quand vous êtes procureur » …

Exécuteur en chef. C’est presque par hasard qu’Eliot Spitzer est devenu aussi célèbre qu’Eliot Ness. Vers la fin de l’an 2000, en plein éclatement de la bulle Internet, le romancier Greg Dinallo s’interroge devant son fils : « Quand les analystes financiers recommandent d’acheter ces actions high-tech qui sont en train de plonger, quel est leur intérêt? » Eric Dinallo, l’un des bras droits de l’attorney general de New York, se dit que son père pose de bonnes questions. Et quelques jours plus tard, il adresse à son boss sa liste des priorités pour 2001. En tête : « Enquête sur les abus des conseillers en investissement. » Quinze mois plus tard, Eliot Spitzer s’attaque publiquement à Merrill Lynch. Beaucoup d’autres banques suivront, paieront 1,4 milliard de dollars d’amendes et de pénalités, et réformeront leurs pratiques. Un an après, Spitzer s’en prend aux mutual funds (fonds communs de placement), accusés, entre autres, d’effectuer des transactions après la clôture des marchés. Butin, cette fois, du Robin des bois de Wall Street : plus de 3 milliards de dollars d’amendes et de restitutions. Une année passe, et Spitzer affronte bille en tête les courtiers d’assurances, accusés d’être payés en douce par les compagnies pour fourguer leurs polices. L’addition n’est pas encore connue, mais elle sera salée. Bref, c’est un carnage. La page éditoriale du Wall Street Journal, ultra-droitière, ne va pas jusqu’à traiter Spitzer de Savonarole, mais c’est pire. Il est, selon elle, « the Lord High Executioner » – l’exécuteur en chef…

Ambivalent. Spitzer est réellement un homme double. Pour le comprendre, il faut revisiter deux lieux et deux époques que tout sépare. Le premier, tout au nord de New York, est une enclave chic du Bronx : Riverdale, ses enfants proprets, ses écoles sélectes, ses terrains de jeux immenses et la Hudson River à deux pas. C’est là qu’a grandi Eliot, le benjamin des trois enfants d’un millionnaire de l’immobilier. Spitzer est juif, or il suit la trajectoire rectiligne des fils de Wasp (Anglo-Saxons blancs et protestants) privilégiés : école privée réservée à l’élite, études de droit à Princeton puis Harvard… Il garde de ce parcours ce je-ne-sais-quoi qui vous vaut d’être respecté à Wall Street, dernier repaire des hommes blancs riches et puissants. Spitzer a tout : l’intelligence, la richesse, la réussite scolaire, le goût des sports, les amis hauts placés dans la finance. Ce sera plus tard un atout central dans son bras de fer avec Wall Street : il n’est pas un outsider. Il ne prétend pas s’attaquer à l’ennemi; au contraire, il affirme vouloir guérir ses semblables de leurs pires excès.
Mais l’autre Spitzer n’est jamais loin. Celui-là trouve son origine à un jet de pierre de la « Street », dans le Lower East Side. C’est là qu’a grandi son père, Bernard, fils d’un officier juif de l’armée autrichienne, dans un immeuble sans chauffage où l’on partageait la salle de bains avec les voisins. Ambitieux et énergique, Bernard Spitzer grimpera les échelons de la réussite sociale, finissant par posséder plusieurs dizaines d’immeubles luxueux dans Manhattan. Papa Spitzer n’oubliera jamais ses origines. Au contraire, il rappelle sans cesse à ses enfants : « N’oublions jamais la chance que nous avons, et l’obligation qui nous est faite d’aider ceux qui ont été moins fortunés. »
Sérieux comme un pape, Eliot applique la leçon. L’été, il choisit les jobs les plus modestes, allant jusqu’à travailler avec les migrants mexicains. Pour savoir. Pour ne pas oublier. Le reste de l’année, il aligne les bonnes notes. Avec ses yeux bleus perçants, son menton carré, il a parfois le manque d’humour d’un Saint-Just. Bien des années plus tard, quand on lui demandera quel est le Beatle qu’il préfère, il répondra sans sourire : « Je ne sais pas. Mon compositeur favori est Brahms. » L’homme est si rectiligne qu’il en oublie de charmer. Quand il tente une première fois de se faire élire attorney general de l’Etat de New York, en 1994, il finit bon dernier parmi les quatre démocrates en lice. Il sera élu quatre ans plus tard, mais d’un cheveu.
Pourtant, si l’on sous-estime en général son instinct politique, tout le monde reconnaît que, professionnellement, c’est un as. Jeune procureur adjoint du district de Manhattan, il s’en prend aux Gambino, qui ont mis en coupe réglée le Garment District, le Sentier new-yorkais. Il lui faudra six ans pour faire tomber l’une des familles les plus notoires de la mafia. Aujourd’hui, les mêmes commentaires élogieux reviennent chez ses proches : « bourreau de travail », « une intelligence exceptionnelle », « du courage », « du sang-froid »

Chasseur de preuves. Du sang-froid, il en faut pour gérer l’énorme bureaucratie qu’il dirige : 600 avocats, 4 divisions, 16 bureaux répartis dans 13 offices régionaux. En temps normal, le ministère de la Justice traite des milliers de dossiers. Mais avec les scandales de Wall Street, tout a changé de dimension. Les géants de la finance ont les moyens de payer des armées d’as du barreau, sur des dossiers ultra-complexes. Pour donner un ordre de grandeur, les 151500 dollars de salaire annuel de Spitzer ne représentent même pas le dixième de ce qu’est payé David Boies, l’avocat de Maurice Greenberg, ex-PDG de l’assureur AIG (Boies facture ses services 875 dollars l’heure). Spitzer a donc fait avec les moyens du bord, donnant à des dizaines d’étudiants stagiaires non payés l’occasion rêvée de faire leurs preuves en dénichant la pépite, dans une montagne de courriels, qui accusera l’entreprise poursuivie. Car Spitzer n’attaque jamais de front. Il observe, il contourne, il cherche le défaut de la cuirasse. Il sait bien que les affaires de Wall Street sont si complexes qu’il lui serait presque impossible de gagner sur le terrain des principes. Il lui faut des exemples concrets : un analyste de Merrill Lynch qui traite de « merdes » les entreprises qu’il recommande à l’achat, un courtier qui demande à un autre de faire semblant de mettre plusieurs boîtes d’assurances en concurrence… Avec toute la franchise brutale que peut receler un courriel ou une dénonciation anonyme, ces arnaques parlent au petit porteur. Tout le monde les comprend. Mais Spitzer ne s’arrête pas là. Une fois qu’il a ferré le poisson, il lui présente très vite un marché : soit il coopère et il échappera au pire, soit il résiste, et dans ce cas… En 2002, aucun salarié de Merrill Lynch ni des autres banques mises en cause dans le scandale des analystes n’ira en prison. Spitzer, qui connaît son Wall Street comme sa poche, sait qu’il vaut mieux frapper au portefeuille. En revanche, le PDG du courtier Marsh paiera très cher son obstruction : « Je ne laisserai pas en place un PDG dont le comportement a été de ne pas aider, de distordre les faits et de ne pas répondre », annonce Spitzer. Quelques jours plus tard, ledit PDG est remercié par son conseil d’administration, qui le remplace par… l’ancien patron d’Eliot!

« Robespierre moderne. » Spitzer l’homme double, l’enfant prodige aux deux passés, le sien et celui de son père, est perçu doublement. A droite, un nombre croissant d’hommes d’affaires et de journalistes conservateurs lui reprochent son activisme. Pour eux, ce justicier n’est qu’un politicien de gauche qui a montré son vrai visage en se lançant dans la course au poste de gouverneur de l’Etat de New York. « L’ambitieux Spitzer a détruit des réputations, coûté des millions de dollars aux actionnaires de grandes firmes, mis des milliers de salariés sur le carreau et sérieusement ralenti la croissance économique de New York », accuse Jay Ambrose, un éditorialiste du Colorado. D’autres, au contraire, lui reprochent d’être trop conciliant : « Regardez autour de vous. Peu de choses ont changé », estime l’hebdomadaire économique Barron’s, pourtant plutôt conservateur. « Tel un moderne Robespierre, le citoyen Spitzer nourrit la guillotine avec une pléthore de vilains. Mais nous fournit-il les bons ou simplement les plus faciles à coincer? »

Démocrate tendance libérale. Spitzer n’a pas de mots assez durs pour ceux « qui se drapent dans le manteau du libre marché, mais qui veulent en réalité préserver un système ossifié ». On le trouve trop dur? « Je n’ai provoqué personne en duel – pour l’instant du moins », plaisante-t-il. Mais sa ligne de défense la plus révélatrice de son état d’esprit s’adresse à ceux qui l’accusent d’être trop soft contre le Grand Capital. Avec plus d’un Américain sur deux actionnaire, la « société de la propriété privée » tant vantée par George Bush est déjà une réalité, dit-il. Non seulement Eliot Spitzer ne le regrette pas, mais il trouve que c’est « quelque chose de merveilleux ». Simplement, il veut moraliser les règles du jeu, le rendre « transparent, intègre et fair-play ». Spitzer est un démocrate de la « génération petits porteurs ». Il vit avec son temps. Mais sans renier ses origines.

En six dates
10 juin 1959 Naît dans le Bronx
1984 Diplômé en droit à Harvard
1986 District attorney (procureur général) adjoint de Manhattan, s’attaque à la mafia
1998 Elu attorney general de l’Etat deNew York
Avril 2002 Devient célèbre en s’attaquantà Wall Street
Décembre 2004Annonce sa candidature à l’élection du gouverneur de l’Etat de New York, en 2006

Il aime
Courir
Les courriels dormant sur les disques durs des ordinateurs
Kevin Costner (dans Les Incorruptibles)
Bruce Springsteen
L’ancien président Theodore Roosevelt

Il n’aime pas
La devise favorite de Wall Street : « C’est OK, puisque tout le monde le fait »
Dick Grasso, l’ex-patron du New York Stock Exchange
Punir pour le plaisir de punir
Qu’on lui résiste
Etre taxé de fils à papa

 

Cordialement Forex Queen

 

source: lemagchallenges.nouvelobs.com  by Philippe Boulet-Gercourt

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